mercredi 10 août 2022
La mémoire des vivants n°5
vendredi 17 juin 2022
La mémoire des vivants. N°4
L'inspecteur nouvellement nommé sur la circonscription est jeune. On devine aisément l'ambition qui l'anime, l'habite et qui prend l'aspect d'une sorte de zèle un peu obsessionnel et de bascule rapide dans l'usage de son autorité dès qu'il est contré. Il a exercé deux ans en maternelle avant de passer le concours national et comme tous ceux qui ont quitté la pratique de terrain pour accéder aux seules possibilités de promotion dans cette usine à gaz qui postule que les meilleurs seuls peuvent quitter l'enseignement, il se réfère sans cesse pourtant à son expérience. Expérience qui prend, avec la brume des reconstitutions la couvrant, l'aspect d'un conte de fée didactique.
Les réunions en sa présence sont assez simples, il parle, il demande qui a des questions à poser, et dans le silence, il continue de parler. Il n'y a que des femmes dans ce groupe et apparemment nulle n'ose l'affronter sur aucun des terrains qui sont évoqués. Le "travail" en présence d'un individu détenteur d'un pouvoir de promotion ou d'invalidation du praticien est de toute façon voué à la stagnation. Les idées, les propositions qui sortiraient un peu du cadre technocratique et du laïus jargonnant ne peuvent s'exprimer que sans contrôle, réel ou imaginaire, à craindre.
Il déclare, lors d'une de ces réunions : " Je suis les textes à la lettre, je respecte absolument les textes".
Et donc, s'ouvre alors une question à nos yeux fondamentale : quel est ce qui crée l'acte d'enseigner ?
Cet accrochage aux textes comme règle quasi éthique de validation de sa pratique et de son savoir professionnel révèle plusieurs défauts de fabrique qui évidemment, dans la sorte d'évidence permanente dans laquelle tout un chacun baigne, n'apparaissent pas au grand jour.
Évidence d'une sorte de posture de routine dans l'application d'une supposée compétence externe qui à travers les parutions régulières officielles aurait à simplement s' appliquer et prétend sans contradiction venue du " terrain", exprimer des solutions.
Le praticien est en position de réceptacle passif de ces mouvements de légifération incessants et ses propres compétences sont totalement éradiquées du cadre qui se renouvelle régulièrement : cadre sémantique, avec la transformation chronique des appellations et leur usage systématique sous forme d'acronymes dont au bout d'un temps plus personne ne se soucie de connaître la signification. Cadre légal, statuant des rapports avec l'institution, avec ses usagers et sa hiérarchie. Cadre des "réformes" qui insuffle avec régularité la terminologie de nouveaux "outils" conceptuels sensés apporter enfin les réponses aux questions lancinantes de la pratique et de ses limites.
Le fait d'avouer, si l'on peut dire, cet attachement zélé à l'application des textes montre, à qui prend en compte leur aspect changeant et le rythme de ces mêmes changements, quel est le lieu de la valeur de la pratique elle-même. Ce qui se dit à travers ce credo, c'est qu'il n'est pas besoin d'une base expérientielle.
Autrement dit, que la réalité de la pratique quotidienne, faite donc de tous les rouages souvent immaitrisables des processus d'apprentissage, à la fois collectifs et individuels, des rapports adulte-groupe, groupe-adulte, individus -groupes, des balises comportementales présentes ou non lors de chaque séquence, que les diverses approches des notions nouvelles, leur mise en place, la dynamique propre aux projets collectifs et la prise en considération de la place de chacun au sein des activités etc., ne fructifie pas.
Ne fructifie pas : il est postulé à travers cette imposition de références et de dénominations externes sur non pas les pratiques mais les modèles qui la valident officiellement aux yeux de la hiérarchie et des collègues, que ce qu'on nomme "l'expérience" n'aurait pas de consistance, ne vaudrait pas en tant que porteuse des changements, assises, des façons de transmettre et de "gérer" comme il est dit, sa classe.
Or ce qui se nomme "expérience" est ce qui permet, d'année en année, d'ancrer chaque nouveau profil d'élève, chaque nouvelle dynamique de groupe dans un substrat de l'histoire professionnelle qui bonifie les démarches antérieures tentées avec succès, les passe, avec les modifications propres au contexte, dans l'actualité de la classe et qui, simultanément, permet à l'enseignant de se poser en quelque sorte sur un terrain solide puisque directement partie prenante de son propre devenir praticien.
On peut postuler que quoi que les textes en question affirment et imposent, c'est le seul élément valide de la pratique professionnelle, autrement dit dans la reconnaissance que nulle part HORS de la classe ne peuvent s'élaborer des pratiques pédagogiques et que chaque enseignant n'est confronté en bout du compte, quoi qu'il en veuille, qu'à sa seule expérience pour créer à la fois ses contenus et apprécier ses méthodes de passe dans le cadre de chaque classe, avec chaque individu, différents par nature et ne peut donc pas se soumettre sans risques à des "recettes" imposées qu'il n'aurait pas fait absolument siennes à travers l'expérience des solutions choisies dans le cadre de l'évolution dynamique de son rapport d'enseignant à sa pratique : une dimension par essence expérientielle, c'est à dire postulant une unique validation dans les "effets", les "résultats" de ce qui s'est enraciné dans la réalité, celle-ci pouvant ne pas être formulable en termes conceptuels mais pouvant dans une autre distribution des rôles et des valeurs, s'envisager dans le cadre d'une élaboration critique à instaurer faisant partie de l'appareil.
Le leurre brandi depuis longtemps à la face de la profession tout entière, c'est que "ailleurs" quelqu'un, doué d'une capacité d'expertise saurait comment s'y prendre et que cet inspecteur présent pour la juger individuellement et reconnaître ou non ses compétences est détenteur d'une capacité à connaître ce qui devrait être fait, dit, proposé, planifié etc, sans que cette fameuse réalité n'exerce de pression critique ou ne fasse évoluer les positions injectées par les "textes"sur ses analyses.
Il va de soi qu'appliquant "les textes", changeants comme l'humeur des technocrates, la réalité de leur efficience n'a pas à être évaluée ni mesurée à l'aune de l'expérience du praticien. Ils "sont" et se suffisent.
Nous sommes face à un terrain sans assise solide, mouvant au gré des directives dont les effets nocifs à la fois sur les enseignants, mis en demeure de douter en permanence de la validité de leur savoir acquis, incapables de lui donner un cadre critique en l'élaborant légitimement comme seule réelle référence, autrement dit en travaillant sur la postulat de la nécessité de rendre chaque classe EXPÉRIMENTALE, ce qu'elle est par nature sans qu'on le prenne en compte, et source de créativité didactique à partir de la base des pratiques.
On pourra citer deux exemples de l'absurdité de ce fonctionnement déniant à l'expérience et à l'expérimentation toute dimension fondamentale dans le lieu de la passe.
Les conseillers pédagogiques sont embarqués dans ce même bateau réformiste avec plus de responsabilité encore que les cadres de l'inspection : leur statut de "sélectionnés" par l'institution leur donne au regard du supposé savoir un poids et une responsabilité qui impliquent leur parfaite maîtrise des nouveaux acronymes en vigueur, des nouveaux "courants", rendant obsolètes ceux qui étaient utilisés une semaine plus tôt et reléguant les individus qui sont restés sur la bas côté du Journal officiel au rang des "modifiables" potentiels. Donc, on entend ceci dans la bouche d'une de ces conseillères : il ne faut pas écrire les mots nouveaux au tableau. Il y a quelques heures elle, comme tout le monde, les écrivait quand le besoin s'en faisait sentir et cet usage semblait plutôt apporter quelque chose à la séance.
Mais donc, elle est tenue, pour rester dans les clous des textes officiels et des dogmes, de nier à sa propre expérience tout poids et tout lien au savoir enseigner.
L'autre exemple touche la pratique des corrections d'erreur dans les textes comme méthode d'apprentissage analytique de l'orthographe. A bannir, traumatisme, mauvaises habitudes, etc. il y a quelques temps. Le recueil publié par le site de référence Voltaire n'est constitué que de ces textes à corriger.
L'enseignant ayant donc construit sa propre pratique avec ces multiples et renouvelées "tentatives" se voit ainsi, au nom d'une lubie technocrate, mis en demeure de renier son expérience, de la dévaloriser au nom des "textes" et de fragiliser complètement au regard du dogme ce qui construit sa réalité professionnelle dans la classe.
jeudi 16 juin 2022
Dégâts d'école n°5
samedi 11 juin 2022
Dégâts d'école N°5
Comme à chaque fois que la question qui n'est toujours pas considérée comme épineuse, des qualités de l'écrit de "la jeunesse" se pose, déboulent les poncifs, les remèdes miracles.
"Il faudrait qu'ils lisent plus", "pas assez d'heures de français", "les professeurs eux-mêmes font des fautes" etc.
Il semble que l'ampleur des dégâts soit telle qu'elle finit par remonter en surface comme un élément vraiment inquiétant, on peut l'espérer même pour les décideurs technocrates qui ont soigneusement omis de prendre le problème de front depuis des décennies, en s'adaptant à la coquille vide du psycho-cognitivisme comme sainte parole.
Les choses sont pourtant simples :
1. Ou cette évidente baisse du niveau d'expression écrite (et orale) est un réel problème.
2. Ou non.
Il va de soi qu'au regard des difficultés propres à l'apprentissage du français écrit, si sa maîtrise correcte n'est pas considérée comme une priorité absolue, si le niveau d'exigence ne passe pas par une remontée des pressions dès l'école primaire pour que cette maîtrise s'effectue, évidemment dans la douleur, celle de tout processus d'apprentissage, et si l'intérêt on peut dire éthique, de parler, écrire sa propre langue comme une défense de son patrimoine individuel et collectif n'est pas réellement considéré comme vital, ce à quoi on assiste est inéluctable.
Comme pour toutes les fonctions spécifiques de l'éducation, la maîtrise de la langue passe avant tout par des valeurs, des idéaux extérieurs au lieu même où elle se transmet.
Elle passe aussi par une reprise en main de la fonction de la transmission et donc un réajustement du rôle et surtout de la place des adultes dans ce cadre.
Les maladies de l'éducation nationale sont évidemment générées par ses propres tumeurs idéologiques et scientistes qui sévissent depuis longtemps. Egalement, et hélas comme dans tant d'autres champs, par le fait que pour y remédier, on se donne un peu plus de laisser-aller bienveillant, un peu plus de quête du bonheur comme objectif prioritaire, c'est à dire qu'on pratique une nouvelle série de saignées sur ce corps déjà complétement anémié et sans énergie.
Le côtoiement du technocrate et de la dame patronnesse a été fatal à cette grande institution.
Il va de soi, il devrait aller de soi que, justement, on ne peut faire un projet d'éducation "en soi", c'est à dire que ce qui s'y transmet est avant tout une projection dans l'humain adulte qui sortira de ce cursus, c'est à dire offre une vision de ce qu'est un adulte et une vie pleine, de ce qu'est un individu pris, soutenu, générateur de culture, de ce qu'est un individu ouvert aux choses du monde et au travail qu'elles exigent pour être appréhendées.
Or, ceci ne pourra jamais être le fruit d'un simple état de bien-être dans les lieux de transmission, ceci se mérite, au sens où cela s'interroge dans le contexte du désir.
Il n'est pas pensable de limiter le travail propre à tout apprentissage au champ si contemporain et toxique du seul plaisir, du seul confort, de qualités de l'être qui justement ne sont que les résultats de ce qui s'opère dans son temps d'incubation. Il n'existe pas d'apprentissage sans le froid rapport à la règle, au silence, à la concentration, denrée elle aussi en complète disparition, et surtout dans un rapport intime d'ordre presque transgressif avec les contenus.
Il faut que l'enfant, comme dans tous les rituels initiatiques, ait la certitude d'entrer dans des territoires réservés aux adultes, progressivement, lentement, en trébuchant sur les échecs.
Si, comme c'est le cas, la "denrée" des contenus, quels qu'ils soient est quasiment reléguée à l'insignifiance, aux divers sens du terme, et si les étapes de l'apprentissage sont uniquement ressenties comme inhérentes au cadre scolaire et comme détachée du monde socio-culturel qui devraient les porter ça ne PEUT pas marcher.
Or l'école est de plus en plus perçue comme un bien de consommation comme un autre, c'est à dire avec un point de vue reconnu donné par le consommateur, parent, enfant tout pareil, qui l'amène à varier ses "produits", à les customiser régulièrement pour satisfaire sa clientèle.
Le mouvement qui devrait être celui d'une demande du public pour ce qui se trouve au sein de l'école a basculé en une nécessité pour cette dernière de faire des effets de manche incessants pour attirer ce même public.
Si on lie symboliquement les contenus scolaires à leur part de culture, partagée, c'est à dire à leur ancrage dans une histoire nationale et internationale autrement dit à leur nature de "bien" collectif, la dynamique qui devrait présider à leur accès est celle d'une demande du nouveau venu et non à une attente de sa part d'une sorte de reconnaissance a priori de son exceptionnalité consommatrice.
A suivre
jeudi 9 juin 2022
Dégâts d'école N°4
mardi 7 juin 2022
La mémoire des vivants N°3
L'école primaire est située dans le nord-ouest de la Martinique, c'est une école dite "d'application" où quelques postes sont tenus par des maîtres formateurs. J'interviens là plusieurs fois par semaine, allant glaner ceux et celles qui restent un peu sur le bas côté, principalement ceux et celles qui ont du mal à "entrer dans la lecture" comme il est communément dit. Je discute avec une enseignante de CP. CE1, métropolitaine comme moi, qui d'ailleurs utilise immédiatement sans le remarquer "eux et nous" pour décrire la situation locale, à propos "des difficultés que rencontre", là aussi, idiome obligé, un de ses élèves. Elle me confie : "J'ai tout essayé, je lui ai dit : mais comment vas-tu pouvoir choisir dans le menu de Mac Do si tu ne sais pas lire ?"
Je ne sais pas pourquoi, je sens que quelque chose cloche fondamentalement là-dedans...
Martinique, 2017
lundi 6 juin 2022
Dégâts d'école N°3
mardi 31 mai 2022
La mémoire des vivants N°2
La mémoire des vivants N°2
La pizzeria du centre commercial est comme chaque jour pleine de monde. C’est le temps du week-end où les familles viennent se faire plaisir et une pause ici fait partie du rituel.
Je suis seule à ma table.
A la table à côté s’est installée une famille, ils sont trois, père face à sa fille d’environ six ans et mère presque invisible, cachée par les épaules du père à sa gauche.
Mais les interlocuteurs ne sont que deux, les échanges limités à un débat sans fin entre le père et sa fille. C’est elle, sa partenaire, elle son centre d’intérêt, et dans une discussion passionnée entre eux deux, le repas se déroule, pizza, dessert, café, sans qu’à un seul moment la mère participe, sans qu’une seule fois sa voix se place entre les voix du couple que forment sa fille et son homme, dialogue uniquement suspendu lorsque tous s’interrompent pour passer leurs commandes. La petite semble vive, parle avec véhémence en agitant les mains, penche délicatement la tête à droite ou à gauche pour appuyer son propos. Une merveilleuse petite fille s’instituant femme avec l’appui sans faille de son père. Une merveilleuse petite fille persuadée que ses dires, qu’elle nourrit comme un flot ininterrompu de mots, qu’elle nourrit de tout et de rien afin de maintenir l’intérêt que lui porte son père, valent leur place à la place de sa mère.
Martinique 2018