Nous tenterons de développer par courts chapitres non des tentatives de contre-argumentation vouée à la vanité dans le flot de la décadence des âmes et de l'impéritie, non les débats impossibles avec des interlocuteurs tout-puissants ou complètement dogmatisés, mais des postures, c'est à dire des prises de position issues de longues années de réflexion, de lectures, de recherche, et surtout fruits d'une expérience toujours ouverte, sur des sujets qui sont essentiels pour stabiliser les fondations d'une société et avec lesquels nous sommes familière. Le centre en sera ce qui peut se désigner d'une façon très large sous le terme d'"éducation". Évidemment à travers une analyse des années de pratique et de réflexion au sein des lieux où elle est officiellement dispensée mais aussi, et peut-être surtout, dans son rapport à la constitution psycho-sociale de sa fonction, à sa place dans les diverses visions, les remaniements sur la nature de la "personne" à qui elle est censée se dispenser. Il s'agira donc non de critiques mais de constats, d'analyses, propositions, sur la réalité de certains domaines, qui tenteront d'effectuer une bifurcation théorique et surtout, de se situer à contre-courant complet de la doxa actuelle. C'est à dire dans une posture qui ne soit pas basée sur une nostalgie réplicative du passé mais qui donne à celui-ci le pouvoir de rafraîchir, en prenant tout son poids, l'aridité malsaine des déserts idéologiques. Une posture délibérément tournée vers un humanisme revendiquant haut et fort les limites, les vices, les errements et la tragédie inhérents à l'espèce humaine. Prenant en compte sans jamais le dénigrer ou le renier ce qu'elle doit à son histoire si longue, à ses épreuves monstrueuses, à son courage créatif, à ses multiples tentatives d'organiser des mondes culturels, spirituels et sociaux et de leur donner les lieux et les mythes qui les honorent Une sorte d'hommage à l'éphémère de ses velléités et à la grandeur de ses rêves. EG

lundi 6 juin 2022

Dégâts d'école N°3


Deux séries sur Netflix, évidemment américaines, l'une sur la vie d'un autiste et l'autre sur une gentille héroïne désignée sous le label "HPI8" nous ouvrent une fois de plus les portes de ces temps où tout, de la plus simple pensée aux comportements le plus secret passe par le filtre de la normalisation sémantique et par les fosses du spectacle.
La règle d'or de ce système autophage est que tout fait, évènement, personnage, mouvement quelles que soient le erreurs, horreurs qui lui soient liées dans la réalité, sera récupéré, réadapté, modelé par la fiction à un moment ou à un autre jusqu'à ce que cette production fictionnelle prenne la place du travail dit "de mémoire" et substitue ses clichés orientables à merci à l'analyse des processus en jeu dans l'histoire.
On peut aussi faire l'hypothèse d'un mouvement de va et vient qui donne à cette fiction omniprésente le pouvoir de se juxtaposer, de s'immiscer dans la réalité en influençant les représentations du spectateur consommateur passif par essence et de lui donner, de donner à ces représentations des arguments pré-conduits qui influencent à leur tour cette réalité. On a le récent amalgame des rôles avec l'actuel président de l'Ukraine, sorte d'étendard tragique de ce pouvoir absolu de la production d'"entertainement" sur la réalité.
On réalisera peut-être plus tard à quel point l'impact des séries TV sur la construction du rapport à soi a été déterminant lors des décennies précédant les mouvements divers nourrissant l'idéologie du progressisme. Elles ont la particularité de fonctionner en auto-suffisance, c'est à dire d'induire des attitudes, des discours sur la dénomination des individus, sur les façons de répondre à des propos, ou même d'envisager ce qui peut servir de modèle de réussite ou de comportement et de les mettre en avant en fonction de l'air du temps. Il suffit de regarder n'importe quelle série sur Netflix pour immédiatement prendre la température des habitus, des lieux communs les plus partagés, de la bienséance de la pensée et surtout, des cadres linguistiques dans lesquels se définissent les personnalités, les profils des intervenants.
Les séries tv et les médias en général sont l'organe de récupération et de recyclage des mouvements d'expertise scientistes et de leurs tendances nosographiques. Chacun finissant par trouver dans une dénomination en vogue ce qui est supposé le définir aux yeux des autres et, plus alarmant à ses propres yeux.
L'efficacité du processus de vulgarisation de la terminologie psycho-cognitive et des choix nosographiques de la bio-psychiatrie a ainsi permis de massifier des appellations comme " bipolaire", "pervers narcissique " ( dont on a récemment vu qu'il était demandé de les poursuivre en justice dans une des milliers de pétitions circulant sur le net) , évidemment un vent en poupe pour toutes les terminologies genrées, qui a curieusement pris la place dans les offres du marketing de soi, des "dépressions" ou des "crises d'anxiété". Ceci pour les adultes. 
Pour les enfants, la standardisation des appellations diagnostiques est pire. On a réduit la complexité de leur approche à l'imposition de sigles, acronymes faisant office de signes ostentatoires de légitimité scientifique par l'imposition de leur dimension représentative plus abstraite et repris en chœur par les parents, les enseignants, les psychiatres et rééducateurs divers, TDAH, HP, dys. de tous ordres, sur lesquels nous reviendrons plus longuement ultérieurement, offrent une facilité d'accès à la catégorisation des impuissances éducatives qui semble suffire à exhiber les compétences des professionnels et des proches en psychologie de l'enfant.
Un des bijoux de cette gigantesque et terriblement destructrice foutaise diagnostique américano-libérale est le HPI, sorte de revers du miroir de tous les autres stigmates classificatoires et suffisamment ouvert, comme d'ailleurs tous les divers "spectres" ou "troubles" pour que chacun puissent s'y définir faute de s'y retrouver. On a encore ici la preuve pourtant évidente de la vaste arnaque à la fois clinique et logique qui préside à tout ce fatras médico-génétique qui a la capacité de s'adapter si parfaitement à la demande insatiable de savoir sur soi, à la malléabilité psychique et au manque de profondeur réflexive des masses.
L'usage dans la vie quotidienne, sur le terrain éducatif donc de ce label est beaucoup moins porteur de rêve. On a affaire à des hordes de psychologues, de rééducateurs de tous bords qui secondent à grand frais de leur évaluation miraculeuse les questions que se pose le narcissisme de certains parents. La réussite de leur enfant n'étant pas aussi criante qu'ils l'imaginaient, ils cherchent, évidemment, à comprendre pourquoi, qu'est ce donc qui peut ainsi justifier, expliquer ces résultats plus que moyens. Il suffira d'un test d'intelligence et surtout de son interprétation par les grilles évaluatives du dogme pour les rassurer immédiatement. Cette petite fille si ordinaire est en fait un génie caché, et si elle échoue c'est parce que l'école n'est pas adaptée à ses facultés discrètes en attente de monstration. Elle ne présente pas de difficultés à appréhender les consignes et à les mettre en jeu dans les apprentissages, elle s'ennuie. Elle n'est pas capricieuse et obstinée, elle est hypersensible comme tous les HPI. L'affaire est donc parfaitement réglée.
C'est ça la magie du "potentiel" .
Oubliant qu'une des caractéristiques de ce "potentiel" qui fait fantasmer tant de fictions lorsqu'il s'incarne dans des héros connus qui eux le mettent en œuvre, c'est de n'exister qu'à devoir se manifester, à, si on veut, devoir faire ses preuves.
Pas de potentiel sans exhibition de la potentialité, c'est ce qu'on appelle le "don" , c'est à dire ce qui s'exprime au sens premier, ce qui s’exsude et se matérialise non dans un état mais dans un acte, quel qu'il soit qui puisse être visible et appréciable par l'autre.
Le raz de marée des HPI, auto-proclamés sur tous les réseaux sociaux qui se nourrit et recrache sa légèreté nosographique sur les écrans dans des identifications opportunes pour les narcissismes un peu mal en point, est une nouvelle démonstration de la porosité actuelle des Soi à la recherche de la visibilité comme la seule réponse possible attendue de cet autre. On retrouve également dans la qualification d'eux-mêmes les tendances victimaires omniprésentes, qui accusent l'environnement qui serait passé à côté de l'or de ces mines à l'école d'avoir compromis définitivement la révélation de la taille exceptionnelle de leur potentiel.
L'aspect de justification dans cet étendard diagnostic de tout, comportement, limites logiques, manque de culture, est une merveille pour le déni en action. Cette aisance du recours superficiel de la "diagnostisation", néologisme qui s'avèrera peut-être utile, ambiante, se légitimant à coup d'articles dans les presses avides de se montrer bien compétentes dans les appellations expertes de l'esprit de mode contemporain comme dans les scripts de séries toujours prêtes à user du facilité et du simplifié pour ne pas faire fuir les cortex usés de leurs consommateurs.
 
 
Lundi 06. 06.2022