Dans les multiples soubresauts qui animent une sorte d'éveil public à l'état agonisant de son école et aux pressions insupportables, aux risques psychologiques, physiques, qui pèsent sur ceux et celles qui ont fait un jour le choix d'enseigner, on est condamnés à observer, plus ou moins impuissants, les symptômes d'un mal qui s'est immiscé insidieusement depuis plusieurs décennies, c'est à dire au moment même où le mythe de "l'enfant au centre du système éducatif" a commencé à devenir un mantra, une sorte de nouvelle posture quasi mystique qui devait révolutionner toute l'approche de l'école, des fonctions de l'enseignant et évidemment poser cet "enfant" comme une sorte d'entité circonscrite, une réalité sur laquelle l'institution savait quelque chose d'incontestable et auquel, grâce à cette sorte de maîtrise postulée, elle était sensée s'adapter, "enfant" à qui, au passage, on avait ici ôté son statut d'"élève", c'est à dire d'individu aux prises avec un processus, pérenne quel que soit son âge, un travail au sens obstétrique du terme, dans un cadre nanti d'une mission spécifique ayant des bases solides et clairement signifiées sur lesquelles une population entière s'accordait tant bien que mal au regard des mouvances des réalités sociales et économiques.
Cet "enfant", bombardé entité vénérable n'est pas venu de nulle part, c'est le fruit d'un "courant" devenu depuis la seule référence tant au niveau des représentations que des institutions concernées et de la masse ayant complètement assimilé tout son "narratif", pour reprendre un terme nord-américain utilisé intensément pour définir, ou se substituer à celui plus délicat à manier, du texte de propagande.
Depuis la fin des années 70, et les années 80 où ce mantra fut imposé, ici une nouvelle fois sans que personne parmi les praticiens n'ait formulé une demande quelconque, ne puisse l'ancrer dans son expérience professionnelle ni ne sache vraiment ce qu'il allait générer , on a assisté à un lent mais massif glissement de tout le lexique de la pédagogie, de la psychopédagogie et de toutes les nominations des personnes adultes ou enfants supposés être ses dépositaires.
Il est impossible de séparer ce basculement théorique, lié évidemment au pouvoir grandissant des grilles de lecture de la psychologie cognitive, faisant suite au long travail du behaviorisme ayant servi de support pendant et après la deuxième guerre mondiale pour légitimer la psychologie comme "science" et de la biopsychiatrie nées outre-Atlantique, nanties d'une mission d'éclairage du monde à travers ses choix d'approche scientifique dans une tentative de re-modélisation de tout le substrat behavioriste des années d'après-guerre, de la révolution néolibérale et de la vision de l'humain et de son rapport au monde qui s'imposa à la même époque.
Un des points notables dans cette évolution doit être considéré comme un des moteurs de tout l'avènement de l'hyper-consumérisme et de la société massifiée, il a consisté à faire bouger ce qui est du ressort de tous les fonctionnements, de toutes les discours sur les pratiques et de toutes les pratiques elles-mêmes sous la férule impitoyable de l'Esprit de mode.
Expliquons-nous. L'esprit de mode est le concept, faute pour l'instant d'un autre concept sûrement plus approprié pour décrire cette part de notre réalité contemporaine , la description de ce qui a progressivement supplanté tout esprit critique, c'est à dire tout ce qui permet d'analyser les bienfaits, les limites ou les fausses routes prises par telle ou telle réforme, telle ou telle évolution des valeurs, en en détaillant les résultats, en en comparant ses bienfaits au regard des anticipations sur son évolution, en mesurant activement auprès de la population concernée sa perception des bénéfices et des pertes, ceci sans se plier aux diktats d'une idéologie sous-jacente quelconque et sans jugement de valeur préalable sur ses issues.
Dans le contexte d'une démarche critique, qui est une sorte de clef ouvrant la possibilité pour chaque individu de se créer ses propres points de vue avec une souplesse suffisante pour lui permettre de ne pas devoir se plier aux vents normatifs de la majorité, des courants de pensée ou de la législation en vigueur ni aux textes de lois si ceux-ci lui semblent ineptes, existent des paramètres de neutralité, excluant au mieux les positions induites par les courants de pensée dominants, c'est à dire ce qui ressortirait uniquement aux tendances, à l'application à la réflexion de mots d'ordre nécessairement plus ou moins fugaces et soulèverait les impératifs de critères d'analyse immuables, logiques, et avant tout fruits de l'analyse de l'expérience, évidemment fondamentale dans le champ de l'enseignement.