Comme à chaque fois que la question, qui n'est toujours pas considérée comme épineuse, des qualités de l'écrit de "la jeunesse" se pose, déboulent les poncifs, les remèdes miracles.
"Il faudrait qu'ils lisent plus", "pas assez d'heures de français", " les professeurs eux-mêmes font des fautes " etc.
Il semble que l'ampleur des dégâts soit telle qu'elle finit par remonter en surface comme un élément vraiment inquiétant, on peut l'espérer même pour les décideurs technocrates qui ont soigneusement omis de prendre le problème de front depuis des décennies, en s'adaptant à la coquille vide du psycho-cognitivisme comme sainte parole.
Les choses sont pourtant simples :
1. Ou cette évidente baisse du niveau d'expression écrite (et orale) est une réel problème.
2. Ou non.
Il va de soi qu'au regard des difficultés propres à l'apprentissage du français écrit, si sa maîtrise correcte n'est pas considérée comme une priorité absolue, si le niveau d'exigence ne passe pas par une remontée des pressions dès l'école primaire pour qu'elle s'effectue, évidemment dans la douleur, celle de tout processus d'apprentissage, et si l'intérêt on peut dire éthique, de parler, écrire sa propre langue comme une défense de son patrimoine individuel et collectif, ce à quoi on assiste est inéluctable.
Comme pour toutes les fonctions spécifiques de l'éducation, la maîtrise de la langue passe avant tout par des valeurs, des idéaux extérieurs au lieu même où elle se transmet.
Elle passe aussi par une reprise en main de la fonction de la transmission et donc un réajustement du rôle et surtout de la place des adultes dans ce cadre. Les maladies de l'éducation nationale sont évidemment générées par ses propres tumeurs idéologiques et scientistes qui sévissent depuis longtemps. Et également, et hélas comme dans tant d'autres champs, par le fait que pour y remédier, on se donne un peu plus de laisser-aller bienveillant, un peu plus de quête du bonheur comme objectif prioritaire, c'est à dire qu'on pratique une nouvelle série de saignées sur ce corps déjà complétement anémié et sans énergie.
Le côtoiement du technocrate et de la dame patronnesse a été fatal à cette grande institution.
Il va de soi, il devrait aller de soi que, justement, on ne peut faire un projet d'éducation "en soi", c'est à dire que ce qui s'y transmet est avant tout une projection dans l'humain adulte qui sortira de ce cursus, c'est à dire offre une vision de ce qu'est un adulte et une vie pleine, de ce qu'est un individu pris, soutenu, générateur de culture, de ce qu'est un individu ouvert aux choses du monde et au travail qu'elles exigent pour être appréhendées.
Or, ceci ne pourra jamais être le fruit d'un simple état de bien-être dans les lieux de transmission, ceci se mérite, au sens où cela s'interroge dans le contexte du désir.
Il n'est pas pensable de limiter le travail propre à tout apprentissage au champ si contemporain et toxique du seul plaisir, du seul confort, de qualités de l'être qui justement ne sont que les résultat de ce qui s'opère dans son temps. Il n'existe pas d'apprentissage sans le froid rapport à la règle, au silence, à la concentration, denrée elle aussi en complète disparition, et surtout dans un rapport intime d'ordre presque transgressif avec les contenus.
Il faut que l'enfant, comme dans tous les rituels initiatiques, ait la certitude d'entrer dans des territoires réservés aux adultes, progressivement, lentement, en trébuchant sur les échecs.
Si, comme c'est le cas, la "denrée" des contenus, quels qu'ils soient est quasiment reléguée à l'insignifiance, aux divers sens du terme, et si les étapes de l'apprentissage sont uniquement ressenties comme inhérentes au cadre scolaire et comme détachée du monde socio-culturel qui devraient les porter ça ne PEUT pas marcher.
Or l'école est de plus en plus perçue comme un bien de consommation comme un autre, c'est à dire avec un point de vue reconnu donné par le consommateur, parent, enfant tout pareil, qui l'amène à varier ses "produits", à les customiser régulièrement pour satisfaire sa clientèle.
Le mouvement qui devrait être celui d'une demande du public pour ce qui se trouve au sein de l'école a basculé en une nécessité pour cette dernière de faire des effets de manche incessants pour attirer ce même public.
Si on lie symboliquement les contenus scolaires à leur part de culture, partagée, c'est à dire à leur ancrage dans une histoire nationale, autrement dit à leur nature de "bien" collectif, la dynamique qui devrait présider à leur accès est celle d'une demande du nouveau venu et non à une attente de sa part d'une sorte de reconnaissance a priori de son exceptionnalité consommatrice.