La mémoire des vivants N°2
La pizzeria du centre commercial est comme chaque jour pleine de monde. C’est le temps du week-end où les familles viennent se faire plaisir et une pause ici fait partie du rituel.
Je suis seule à ma table.
A la table à côté s’est installée une famille, ils sont trois, père face à sa fille d’environ six ans et mère presque invisible, cachée par les épaules du père à sa gauche.
Mais les interlocuteurs ne sont que deux, les échanges limités à un débat sans fin entre le père et sa fille. C’est elle, sa partenaire, elle son centre d’intérêt, et dans une discussion passionnée entre eux deux, le repas se déroule, pizza, dessert, café, sans qu’à un seul moment la mère participe, sans qu’une seule fois sa voix se place entre les voix du couple que forment sa fille et son homme, dialogue uniquement suspendu lorsque tous s’interrompent pour passer leurs commandes. La petite semble vive, parle avec véhémence en agitant les mains, penche délicatement la tête à droite ou à gauche pour appuyer son propos. Une merveilleuse petite fille s’instituant femme avec l’appui sans faille de son père. Une merveilleuse petite fille persuadée que ses dires, qu’elle nourrit comme un flot ininterrompu de mots, qu’elle nourrit de tout et de rien afin de maintenir l’intérêt que lui porte son père, valent leur place à la place de sa mère.
Martinique 2018