Nous tenterons de développer par courts chapitres non des tentatives de contre-argumentation vouée à la vanité dans le flot de la décadence des âmes et de l'impéritie, non les débats impossibles avec des interlocuteurs tout-puissants ou complètement dogmatisés, mais des postures, c'est à dire des prises de position issues de longues années de réflexion, de lectures, de recherche, et surtout fruits d'une expérience toujours ouverte, sur des sujets qui sont essentiels pour stabiliser les fondations d'une société et avec lesquels nous sommes familière. Le centre en sera ce qui peut se désigner d'une façon très large sous le terme d'"éducation". Évidemment à travers une analyse des années de pratique et de réflexion au sein des lieux où elle est officiellement dispensée mais aussi, et peut-être surtout, dans son rapport à la constitution psycho-sociale de sa fonction, à sa place dans les diverses visions, les remaniements sur la nature de la "personne" à qui elle est censée se dispenser. Il s'agira donc non de critiques mais de constats, d'analyses, propositions, sur la réalité de certains domaines, qui tenteront d'effectuer une bifurcation théorique et surtout, de se situer à contre-courant complet de la doxa actuelle. C'est à dire dans une posture qui ne soit pas basée sur une nostalgie réplicative du passé mais qui donne à celui-ci le pouvoir de rafraîchir, en prenant tout son poids, l'aridité malsaine des déserts idéologiques. Une posture délibérément tournée vers un humanisme revendiquant haut et fort les limites, les vices, les errements et la tragédie inhérents à l'espèce humaine. Prenant en compte sans jamais le dénigrer ou le renier ce qu'elle doit à son histoire si longue, à ses épreuves monstrueuses, à son courage créatif, à ses multiples tentatives d'organiser des mondes culturels, spirituels et sociaux et de leur donner les lieux et les mythes qui les honorent Une sorte d'hommage à l'éphémère de ses velléités et à la grandeur de ses rêves. EG

mercredi 10 août 2022

La mémoire des vivants n°5

 Il y a eu depuis longtemps, un constat presque douloureux et la nécessité de lier ce constat à certaines des difficultés de certains jeunes enfants à entrer, comme on dit, dans l'écrit. 
Celui-ci nécessite, quand il s'offre à nous sans encore les outils mentaux pour le faire nôtre, une capacité à s'abstraire du poids du réel pour ne pas craindre d'avancer en terre inconnue, au risque de se laisser happer peut-être, ou d'y découvrir des terres peuplées par des figures imaginaires. 
Le jeu, celui du "play" anglo-saxons, réduit avec une telle constance dans le seul "game" des règles et des performances et leur totale dépendance à des "compétences", rapidité, adaptabilité qui ne mobilisent pas du tout la capacité à  "sortir" de soi et à s'autoriser en toute impunité de pouvoir se projeter ailleurs et autre, mettant ainsi en scène à la fois ses propres peurs, ses conflits et aussi ses rêves plus ou moins secrets, instaurant à l'égard de l'objet ou du partenaire des relations à construire pour un temps qui permettent d'enrichir les relations de la vie quotidienne et ouvrant l'espace des nécessités, des contingences et des obligations imposées par le monde adulte, à un peu de la créativité enfantine sans que cette dernière ait à rendre des comptes.
Tout ceci profondément thérapeutique, c'est à dire à même de régler, de rééquilibrer à travers la fiction et les scénarios divers inventés lors du jeu, des situations enkystées et impossible à métaphoriser par la langage dans le contexte familial ou social.
On a dans le cadre d'une "prise en charge" ( expression jamais remise en cause et pesant du poids de la banalisation sur toute possible ouverture à la question de ce qu'est cette charge.) eu affaire à plusieurs petites filles de CP qui n'étaient, en cours avancé de l'année pas encore à même de déchiffrer les lectures données en classe.
Il nous est venu l'idée de les "lâcher"hors de ma tutelle, si l'on peut dire, et d'utiliser le temps imparti afin qu'elles organisent elles-mêmes une mise en scène libre d'un jeu entre elles. 
Bien sûr dans un tel contexte, et sachant que la présence d'un adulte est exclue pour permettre au jeu de suivre sa propre orientation et de s'enrichir sans pression, il a fallu adapter le cadre et j'ai dû me retirer dans un coin de la pièce afin de me faire le plus possible oublier.
Le jeu a commencé, avec quelques accessoires mis à leur disposition. Les archétypes sont très vite arrivés : la maman, le papa, la voiture, le bébé.  L'essentiel était évidemment de laisser ce qui guide et lie ces figures se créer dans un script qui porte du désir, de l'envie, de la dynamique.
Où va cette famille ? Que fait-elle ? Que se disent ses membres ? Quels sont les liens qui peuvent s'imaginer entre ses composants ? etc. 
Le scénario a été très vite entériné et sans aucune fuite possible ailleurs que dans ce qui est lié aux pratiques consuméristes comme modèle d'aboutissement, de plaisir et de complétude : la famille a pris la voiture, le papa conduisant et elle est allée manger  à Mac Do. 
La question de ce qui pouvait dans cette liberté relative être envisageable d'autre et autrement ou être concevable n'a simplement pas pu se poser, n'a pas pu être envisagée.
On postule que cette forme de carence de la construction imaginaire et de ses possibles est un des éléments à envisager, c'est à dire à considérer non sur la plan d'une rééducation, qui serait absolument aux antipodes des fonctions inconscientes et structurantes du jeu  mais comme bases indispensables préalables à tout accès au champ symbolique que représente l'écrit et aux mondes, nécessairement inquiétants, qu'il ouvre.
Le fait de permettre ces entrées possibles dans son propre imaginaire, de le nourrir avec des éléments non stéréotypés et donc essentiellement propres à chaque enfant, vitalisant ainsi son rapport au langage comme possession accessible et territoire à explorer  sans peur semble une  possibilité à envisager dans une perspective de liberté ponctuelle accordée dans ce cadre si contraint qu'est la journée scolaire et ce qu'on y demande.
La forme, pour reprendre une autre expression insupportable, de " lâcher prise" qui est attendue concerne autant l'enfant que le praticien qui lui offre de ce temps scolaire sans le baliser par ses propres demandes et ses attentes.
Le peu de loisir d'exercer cette liberté qui à un très jeune âge est quasiment la seule, ne peut s'effectuer aux domiciles mais n'en demeure pas moins indispensable pour atteindre ce que l'école attend et ses carences sont directement à associer à des impossibilités structurelles de "rentrer" dans les apprentissages qui nécessitent une mise en place de projections de soi-même comme inconnu à soi actives lors du jeu libre, non attendues par le désir de l'autre et profondément sécurisantes.