Dégâts d’école N°1
Rencontre, une nouvelle fois, avec les charpentes
idéologico-morales de notre époque formidable : « Il faut que les
enfants apprennent à manifester leurs émotions et à lire celles des autres ».
Retour donc à la pensée magique de la « compassion »
et de « l’empathie » devenues méthodes et finalités éducatives, baume
du tigre et antispasmodique de la psychologie rédemptrice.
Le sujet central des réflexions à bâtons rompus qui
vont suivre sera principalement celui de la place des enfants et du rôle que l’esprit
du temps fait jouer à l’enfance, dont on rappellera qu’elle est avant d’être
une tranche d’âge objet quasi obsessionnel d’inquisition et de manipulation
diverses, un marquage social dont les limites et la nature sont historiquement
très fluctuantes et qui, parallèlement au véritable culte qui lui est voué est
devenu porteuse d’une sorte de culpabilité collective spécifiquement
occidentale, mal définie mais omniprésente à qui serait confiée la mission de
racheter les errements et les gabegies des générations qui l’ont précédée.
Nous faisons l’hypothèse que ce rapport délétère mais
omniprésent entre la « jeunesse » prise comme une sorte de fiction,
de qualité en soi et en même temps objectivement si maltraitée, et les «
adultes », autrement dit les générations qui l’ont engendrée mais aussi
celles qui la précèdent en tant que constructrices de son histoire, est un des
maux souterrains majeurs et une des manifestations à peine voilée de l’écrasement
de la passe, de la transmission comme structure sociale fondamentale. C’est
aussi une des portes d’entrée nécessaires pour mettre les actuels vicissitudes
du champ éducatif dans sa totalité en perspectives.
Dans les injonctions à l’empathie évoquées ci-dessus,
ce qui est postulé sans être argumenté, c’est que, d’une part les enfants « n’exprimeraient
pas » leurs émotions. On s’étonne, on se demande si les rédacteurs de tels
propos ont jamais mis les pieds dans un lieu scolaire, à quelque niveau que ce
soit. Car si c’était le cas, et si leur analyse n’était pas le fruit hors-sol d’un idéologie progressiste
prosélyte, ils se rendraient vite compte que cette « expression »
émotionnelle sanctifiée et curative est partout, tout le temps, dans une sorte
d’hyperexcitation sensible, que, pour les éducateurs, cette enfance est avant
tout, uniquement, émotionnelle et que la part essentielle de leur «
mission » est de tenter de réguler, canaliser, autrement dit civiliser
cette part afin de conquérir des espaces collectifs apaisés où, tout simplement soient réunies les conditions
d’effectuation d’un travail.
D’autre part, il est postulé à travers cette
formulation que cette expression serait avant tout une ouverture vers une sorte
de vérité de soi et de l’autre, présente dans le « ressenti »,
omettant le fait que la plupart du temps, les émotions en jeu sont souvent
celles d’une violence ou d’une destructivité qui n’ont en rien vocation à exhiber
une vérité quelconque. L’envie, la jalousie, la colère, la frustration, le
besoin de vengeance, la cupidité, la possessivité, la froide excitation face à
la douleur ou à l’humiliation infligée, toutes ces charmantes manifestations du
rapport ontologique à l’autre ont une urgence à s’exprimer qui l’éradique et l’aliène
en le transformant en objet. Leur intensité
et leur omniprésence, jusque dans les causes d’une supposée damnation prouvent,
si besoin, que ce sont ces mêmes émotions et les passages à l’acte qu’elles génèrent
que notre espèce semble devoir juguler, dompter ou punir. Apparemment sans
grand succès. Ce n’est donc pas face à la libre expression de ces multiples
passions tristes que nous sommes embarrassés mais plutôt face au choix que nous
devons faire afin de maintenir ou de créer un niveau de sociabilité
supportable.
Il suffira d’évoquer les comptes-rendus des passages à
l’acte violents quotidiens pour accentuer le fait que contrairement aux
postulats d’une forme culturelle de carence dans l’expression des ressentis, on
est plutôt face à une surcharge, une saturation émotionnelle, à ce que David
Foster Williams nommait « une incontinence émotionnelle. »
On se laisse aller à imaginer que quand ces dames
patronnesses de la psychologie rédemptrice post-moderne préconisent l’expression
des émotions, ce n’est pas à celles-ci, plutôt inélégantes qu’elles se réfèrent
mais à celles plus subtiles et discrètes ressenties par leurs « victimes » :
tristesse, sentiment d’injustice, peur, soumission. Et dans le cadre de la
presque jungle scolaire, certes, certaines d’entre elles souvent condamnées à la solitude pourraient trouver à s’alléger
en se confiant à quelqu’ oreille, comme on la désigne dans les textes, « bienveillante » . Seulement là, le bât blesse, la « bienveillance »
devenue la panacée, la capacité d’écoute, ou simplement celle de pouvoir
repérer celui ou celle qui ne va pas au mieux et semble se cloîtrer, ne sont
pas et ne seront jamais les fruits d’un enseignement quel qu’il soit.
Le média impliqué dans ces initiations à l’altérité est
celui d’une sorte de libération promouvable, sous forme de lieu de « parole »
où la possibilité de partager ses émotions serait une voie royale pour l’accès
à une scolarité réussie. Ce qui est
impliqué par un tel propos, c’est que d’une part chacun puisse accéder à la
verbalisation de son vécu émotionnel, c’est-à-dire simplement soit capable de l’identifier
comme tel, pour ensuite le transmettre, ces temps étant supposés libérer ce
libre accès à sa vie intérieure. Comment postuler que ce qui est nommé l’empathie
ait une quelconque valeur clinique, comment postuler que les « sentiments
« puissent se « partager » autrement dit puisse être soumis à
une sorte d’une collective qui les modélise en leur attribuant une définition
ou une expression verbalisée commune. Le
résultat sur des enfants de ce genre de messe compassionnelle sera
inévitablement une rigidification des expressions de la vie intime de chacun,
voire une réduction de cette même vie soumise au couperet de l’avis commun et à
la force d’influence du groupe.
On peut également se demander en quoi ces pratiques,
guidées par des adultes ayant comme mission l’accès à des savoirs ( on laissera
de côté le terme de compétence), peuvent avoir un quelconque effet sur les
comportements d’apprentissage.
Le postulat premier sous-jacent est qu’une sorte de
confusion émotionnelle, un embarras ou des affects non exprimés soient supposés
servir de frein à l’apprentissage. C’est évidemment possible mais rien ne
montre que le fait de convier ces mêmes affects à une sorte de catharsis
collective organisée dans le cadre même où ces apprentissages ont lieu, face
aux enfants qui sont des membres de ce temps d’école mais ne partagent pas leur
vie privée, puisse avoir le moindre effet, ni sur les sentiments d’empathie
supposés advenir après ces sortes de « confessions » ni sur le confessé lui-même.
Outre le simplisme et l’outrecuidance de cette
présomption d’efficacité pédagogique, il s’agit d’impliquer le fait que par une
sorte de partage collectif et de tolérance induite à l’autre, chaque enfant
pourrait des voir débarrassé en quelque sorte de ces déjections émotionnelles
encombrantes, près à aller vers les apprentissages et vers ses compagnons,
guéri des vicissitudes de son histoire et de ce qu’elle induit.
Il s’agit aussi dans ces propositions à la fois
socialisantes et thérapeutiques sans l’avouer, de mettre en jeu la création d’un
autre lien social, ayant réussi à juguler les passions néfastes au bien être
collectif et individuel, centrant ainsi l’ensemble de la mission éducative
autour du repérage et de l’expression d’affects privilégiés comme étalonnage de
la valeur de tout acte, de toute parole.
14.04.2022