Nous tenterons de développer par courts chapitres non des tentatives de contre-argumentation vouée à la vanité dans le flot de la décadence des âmes et de l'impéritie, non les débats impossibles avec des interlocuteurs tout-puissants ou complètement dogmatisés, mais des postures, c'est à dire des prises de position issues de longues années de réflexion, de lectures, de recherche, et surtout fruits d'une expérience toujours ouverte, sur des sujets qui sont essentiels pour stabiliser les fondations d'une société et avec lesquels nous sommes familière. Le centre en sera ce qui peut se désigner d'une façon très large sous le terme d'"éducation". Évidemment à travers une analyse des années de pratique et de réflexion au sein des lieux où elle est officiellement dispensée mais aussi, et peut-être surtout, dans son rapport à la constitution psycho-sociale de sa fonction, à sa place dans les diverses visions, les remaniements sur la nature de la "personne" à qui elle est censée se dispenser. Il s'agira donc non de critiques mais de constats, d'analyses, propositions, sur la réalité de certains domaines, qui tenteront d'effectuer une bifurcation théorique et surtout, de se situer à contre-courant complet de la doxa actuelle. C'est à dire dans une posture qui ne soit pas basée sur une nostalgie réplicative du passé mais qui donne à celui-ci le pouvoir de rafraîchir, en prenant tout son poids, l'aridité malsaine des déserts idéologiques. Une posture délibérément tournée vers un humanisme revendiquant haut et fort les limites, les vices, les errements et la tragédie inhérents à l'espèce humaine. Prenant en compte sans jamais le dénigrer ou le renier ce qu'elle doit à son histoire si longue, à ses épreuves monstrueuses, à son courage créatif, à ses multiples tentatives d'organiser des mondes culturels, spirituels et sociaux et de leur donner les lieux et les mythes qui les honorent Une sorte d'hommage à l'éphémère de ses velléités et à la grandeur de ses rêves. EG

mardi 31 mai 2022

Dégâts d'école N°1

 

Dégâts d’école N°1

 

Rencontre, une nouvelle fois, avec les charpentes idéologico-morales de notre époque formidable : « Il faut que les enfants apprennent à manifester leurs émotions et à lire celles des autres ».
Retour donc à la pensée magique de la « compassion » et de « l’empathie » devenues méthodes et finalités éducatives, baume du tigre et antispasmodique de la psychologie rédemptrice. 
Le sujet central des réflexions à bâtons rompus qui vont suivre sera principalement celui de la place des enfants et du rôle que l’esprit du temps fait jouer à l’enfance, dont on rappellera qu’elle est avant d’être une tranche d’âge objet quasi obsessionnel d’inquisition et de manipulation diverses, un marquage social dont les limites et la nature sont historiquement très fluctuantes et qui, parallèlement au véritable culte qui lui est voué est devenu porteuse d’une sorte de culpabilité collective spécifiquement occidentale, mal définie mais omniprésente à qui serait confiée la mission de racheter les errements et les gabegies des générations qui l’ont précédée. 
Nous faisons l’hypothèse que ce rapport délétère mais omniprésent entre la «  jeunesse » prise comme une sorte de fiction, de qualité en soi et en même temps objectivement si maltraitée, et les «  adultes », autrement dit les générations qui l’ont engendrée mais aussi celles qui la précèdent en tant que constructrices de son histoire, est un des maux souterrains majeurs et une des manifestations à peine voilée de l’écrasement de la passe, de la transmission comme structure sociale fondamentale. C’est aussi une des portes d’entrée nécessaires pour mettre les actuels vicissitudes du champ éducatif dans sa totalité en perspectives.
Dans les injonctions à l’empathie évoquées ci-dessus, ce qui est postulé sans être argumenté, c’est que, d’une part les enfants « n’exprimeraient pas » leurs émotions. On s’étonne, on se demande si les rédacteurs de tels propos ont jamais mis les pieds dans un lieu scolaire, à quelque niveau que ce soit. Car si c’était le cas, et si leur analyse n’était pas le fruit  hors-sol d’un idéologie progressiste prosélyte, ils se rendraient vite compte que cette « expression » émotionnelle sanctifiée et curative est partout, tout le temps, dans une sorte d’hyperexcitation sensible, que, pour les éducateurs, cette enfance est avant tout, uniquement, émotionnelle et que la part essentielle de leur «  mission » est de tenter de réguler, canaliser, autrement dit civiliser cette part afin de conquérir des espaces collectifs apaisés  où, tout simplement soient réunies les conditions d’effectuation d’un travail.
D’autre part, il est postulé à travers cette formulation que cette expression serait avant tout une ouverture vers une sorte de vérité de soi et de l’autre, présente dans le « ressenti », omettant le fait que la plupart du temps, les émotions en jeu sont souvent celles d’une violence ou d’une destructivité qui n’ont en rien vocation à exhiber une vérité quelconque. L’envie, la jalousie, la colère, la frustration, le besoin de vengeance, la cupidité, la possessivité, la froide excitation face à la douleur ou à l’humiliation infligée, toutes ces charmantes manifestations du rapport ontologique à l’autre ont une urgence à s’exprimer qui l’éradique et l’aliène en le transformant en objet.  Leur intensité et leur omniprésence, jusque dans les causes d’une supposée damnation prouvent, si besoin, que ce sont ces mêmes émotions et les passages à l’acte qu’elles génèrent que notre espèce semble devoir juguler, dompter ou punir. Apparemment sans grand succès. Ce n’est donc pas face à la libre expression de ces multiples passions tristes que nous sommes embarrassés mais plutôt face au choix que nous devons faire afin de maintenir ou de créer un niveau de sociabilité supportable.
Il suffira d’évoquer les comptes-rendus des passages à l’acte violents quotidiens pour accentuer le fait que contrairement aux postulats d’une forme culturelle de carence dans l’expression des ressentis, on est plutôt face à une surcharge, une saturation émotionnelle, à ce que David Foster Williams nommait «  une incontinence émotionnelle. » 

On se laisse aller à imaginer que quand ces dames patronnesses de la psychologie rédemptrice post-moderne préconisent l’expression des émotions, ce n’est pas à celles-ci, plutôt inélégantes qu’elles se réfèrent mais à celles plus subtiles et discrètes ressenties par leurs «  victimes » : tristesse, sentiment d’injustice, peur, soumission. Et dans le cadre de la presque jungle scolaire, certes, certaines d’entre elles souvent condamnées à la solitude pourraient trouver à s’alléger en se confiant à quelqu’ oreille, comme on la désigne dans les textes, « bienveillante » . Seulement là, le bât blesse, la « bienveillance » devenue la panacée, la capacité d’écoute, ou simplement celle de pouvoir repérer celui ou celle qui ne va pas au mieux et semble se cloîtrer, ne sont pas et ne seront jamais les fruits d’un enseignement quel qu’il soit.

Le média impliqué dans ces initiations à l’altérité est celui d’une sorte de libération promouvable, sous forme de lieu de «  parole » où la possibilité de partager ses émotions serait une voie royale pour l’accès à une scolarité réussie.  Ce qui est impliqué par un tel propos, c’est que d’une part chacun puisse accéder à la verbalisation de son vécu émotionnel, c’est-à-dire simplement soit capable de l’identifier comme tel, pour ensuite le transmettre, ces temps étant supposés libérer ce libre accès à sa vie intérieure. Comment postuler que ce qui est nommé l’empathie ait une quelconque valeur clinique, comment postuler que les «  sentiments «  puissent se «  partager » autrement dit puisse être soumis à une sorte d’une collective qui les modélise en leur attribuant une définition ou une expression verbalisée commune.  Le résultat sur des enfants de ce genre de messe compassionnelle sera inévitablement une rigidification des expressions de la vie intime de chacun, voire une réduction de cette même vie soumise au couperet de l’avis commun et à la force d’influence du groupe.
On peut également se demander en quoi ces pratiques, guidées par des adultes ayant comme mission l’accès à des savoirs ( on laissera de côté le terme de compétence), peuvent avoir un quelconque effet sur les comportements d’apprentissage. 
Le postulat premier sous-jacent est qu’une sorte de confusion émotionnelle, un embarras ou des affects non exprimés soient supposés servir de frein à l’apprentissage. C’est évidemment possible mais rien ne montre que le fait de convier ces mêmes affects à une sorte de catharsis collective organisée dans le cadre même où ces apprentissages ont lieu, face aux enfants qui sont des membres de ce temps d’école mais ne partagent pas leur vie privée, puisse avoir le moindre effet, ni sur les sentiments d’empathie supposés advenir après ces sortes de «  confessions »  ni sur le confessé lui-même. 
Outre le simplisme et l’outrecuidance de cette présomption d’efficacité pédagogique, il s’agit d’impliquer le fait que par une sorte de partage collectif et de tolérance induite à l’autre, chaque enfant pourrait des voir débarrassé en quelque sorte de ces déjections émotionnelles encombrantes, près à aller vers les apprentissages et vers ses compagnons, guéri des vicissitudes de son histoire et de ce qu’elle induit. 
Il s’agit aussi dans ces propositions à la fois socialisantes et thérapeutiques sans l’avouer, de mettre en jeu la création d’un autre lien social, ayant réussi à juguler les passions néfastes au bien être collectif et individuel, centrant ainsi l’ensemble de la mission éducative autour du repérage et de l’expression d’affects privilégiés comme étalonnage de la valeur de tout acte, de toute parole.

 

14.04.2022