Il est assis à mes côtés. Il a six ans, de longues locks descendant jusqu'au milieu de son dos. Il est seul avec moi aujourd'hui, c'est la première fois que nous nous rencontrons, je ne sais presque rien de lui, mis à part le fait que tout le monde s'accorde à dire "qu'il ne va pas bien".
Il est assis à mes côtés. Il demeure immobile quelques instants. Et au moment où je lui dis que je suis contente de le voir, il se met à pleurer, seule sa gorge bouge, en silence, son corps se maintient parfaitement immobile.
Il pleure avec concentration, avec ténacité, il pleure comme si sa vie en dépendait, sans s'interrompre, sans faillir. Il pleure avec résignation, sans même un soupçon de rébellion, comme si c'était son destin de devoir s'enfouir sous la surface de ses larmes.
Toute sa vie semble s'être concentrée sur ce torrent de larmes et ce chagrin sans fond.
Je parle un peu. J'ai évidemment envie de simplement le prendre dans mes bras mais ce n'est pas ma fonction, j'essaie de nous prendre tous deux dans les bras de nos mots, de nous envelopper un peu pour le protéger un moment contre ce qu'il ne peut pas conjurer tout seul. Il a six ans.
L'école pour lui, ça ne va pas fort.
Il y déplace simplement son corps, le reste de sa personne reste chez lui, à la maison.
Je lui demande quelle est la source de ce chagrin si tenace.
Il arrête quelques secondes de pleurer, va chercher l'air dans sa poitrine en soupirant profondément et me répond : "Je veux voir mon papa."
Puis il reprend le cours appliqué de ses larmes, peut-être un peu moins intensément.
Je prends délicatement cet aveu et le lui rend avec une question supplémentaire : Qu'est-ce-qui se passe avec ce papa ?
Il arrête complètement de pleurer et se met à parler évidemment de sa mère. Sa mère qui elle aussi, sans arrêt, pleure, sa mère qui pleure tant, qui est si triste et vide de tout qu'elle le prend la nuit dans son lit pour l'aider à trouver le sommeil. Et lui, pris par la responsabilité gigantesque de protéger cette mère qui s'effondre, tente de la consoler comme il peut. Il a six ans.
Sa mère pleure et lui parle de son père. La raison de ces larmes que verse sa mère, c'est son père. Et lui, son fils, sert d'écran pour se placer entre le père et la mère, pour protéger la mère contre la vie du père, contre le fait que sa vie continue, ailleurs, avec une autre femme, sans sa mère qui veut que son fils serve de rempart contre cet abandon. Elle pleure.
Bien sûr, l'école pour lui, ça ne va pas fort.
Il a trop à faire.
Mais il sait quelque chose de plus vrai sur lui-même que ce qui l'attache à sa mère qui pleure. Il veut voir son père. C'est clair, c'est simple mais c'est une tâche si complexe à mener à bien qu'il n'a que du chagrin à y consacrer pour expliquer à tous que c'est son unique besoin pour l'instant.
Il ne peut rien faire d'autre, rien dire d'autre, rien apprendre d'autre, rien découvrir d'autre que les façons de réaliser ce qui semble si difficile, ne pas laisser sa mère seule avec sa peine, continuer de devoir dormir à ses côtés pour la réchauffer et tout autant, vouloir voir son père, lui parler, le sentir, le regarder.
Martinique 2019.